Samedi 2 avril 2011
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« Ainsi notre homme a parlé de l'enfance ; ajoutons qu'il en a parlé autrement, et que son
discours est radicalement autre. Il repose en effet sur plusieurs inversions par rapport aux principales vues habituelles, telles que nous avons pu
les étudier dans les quatre premiers chapitres.
Première inversion : l'enfant n’est pas celui qui a été enfanté, mais celui qui
enfante. Il n'est pas le créé, mais le créateur, celui qui porte partout la bénédiction
de
son affirmation riante et légère, celui qui donne vie à l'existence. L'enfance est un
enfantement, une éternelle nouveauté. « Innocence est l'enfant, et un oubli et
un
recommencement, un jeu, une roue qui d'elle-même tourne, un mouvement premier,
un saint dire Oui. Oui, pour le jeu de la création, mes frères, il est besoin d'un "oui "
sacré...
»
Seconde inversion : l'enfant n 'est pas
celui que l'on doit quitter (l'inférieur) mais
celui que l'on doit devenir (le supérieur). Il est la forme d'humanité la plus
accomplie, la plus porteuse d'espoir, celle qui est atteinte au terme de la
métamorphose ultime. « Qui tardivement est jeune longtemps demeure jeune. »
Troisième inversion : l'enfant n’est pas l'entrave qui retient dans la puérilité mais
le moyen de se dépasser vers la maturité. L'enfance est donc en elle-même et tout à
la fois la maturité vraie et ce qui
permet de toucher à cette maturité. L'enfant n'est
pas celui qu'il faut sauver de lui-même, mais celui qui sauve. Il est
le vent,
l'ouragan, la tempête qui guérit. « C'est tel un rire d'enfant mille fois multiplié que
vient Zarathoustra en tous caveaux mortuaires, se riant des veilleurs de nuit [...] en
vérité, le rire même, comme un multicolore firmament, sur nos têtes l'as déployé.
C'est un rire enfantin qui
des sépulcres toujours maintenant va sourdre ; c'est une
victorieuse tempête sur toute mortelle lassitude
qui toujours maintenant va
souffler. »
Quatrième inversion : L'enfant n’est pas le faible, l'ignorant, le démuni, mais le
fort, le sage, le vigoureux prodigue. Prodige de la prodigalité, il est la source et la
ressource au service de ce dépassement de soi-même qu'est la vie. Il est animé par
cette grande santé que Nietzsche passe son
temps à rechercher ou à prétendre
posséder : « la juvénile, la verte vertu ! ».
Cinquième inversion : L'enfant n'est pas la petitesse, la forme miniaturisée de la
maturité, mais la
grandeur, l'expansion. On peut même dire que c'est au contraire
l'adultité qui est pour Nietzsche, trop souvent, une version amoindrie,
réduite,
miniaturisée de l'enfance. « Celui qui veut comprendre, calculer, interpréter [...] ne
voit pas certaines choses que l'enfant est capable de voir. »
Sixième inversion : L'enfance n’est pas une innocence immaculée et spontanément moralisée mais une
innocence plus radicale, égoïste s'il le faut. Au schème simple qui associe enfance et pureté angélique, Nietzsche oppose l'image
d'une enfance douée d'une innocence supérieure, au-delà du Bien et du Mal, dans ce domaine d'activité créatrice où l'égoïsme est aussi une vertu. Comme le dit Zarathoustra r comme l'enfant
créateur est censé le montrer en toute innocence, il faut proclamer « sain et saint le je, et bienheureux l'égoïsme... » « Où se
trouve l'innocence ? Là où se trouve la volonté de procréation. »
(Fin de citation)